
Les fibres alimentaires passent depuis longtemps pour un frein en nutrition avicole. La chercheuse Anna Rogiewicz, quant à elle, pense plutôt qu’un apport quotidien accru en fibres pourrait être bon pour les volailles. Elle s’intéresse aux avantages d’aliments de culture locale sur le plan de la santé et de la durabilité, et, pour commencer, se penche sur les fibres alimentaires, un composant de la nourriture dont beaucoup font fi.
La complexité des fibres serait, pense la spécialiste en nutrition animale et professeure adjointe à l’Université du Manitoba, une occasion à saisir. « Je considère les fibres comme un élément fonctionnel très important de la nourriture. Si on peut s’en procurer dans la région, on peut réduire sa dépendance aux autres sources », croit-elle.
Les travaux d’Anna Rogiewicz portent sur des produits cultivés au Manitoba, comme le soja, le canola et le pois, qui n’ont pas d’utilité comme ingrédients principaux. Ce sont des végétaux qui n’ont pas besoin de venir de loin, souvent très riches en nutriments, mais qu’on ose peu envisager comme aliments fonctionnels dans l’alimentation de la volaille en raison de leur teneur élevée en fibres.

Des fonctions à trouver
Ce qui freine l’incorporation des fibres dans la formulation des aliments pour volaille, c’est qu’il faut qu’elles soient sous une forme utilisable par les oiseaux.
« Mon but, explique la chercheuse, c’est de cerner les propriétés des fibres de chacun des ingrédients, car il faut comprendre ces propriétés pour pouvoir faire un bon usage des nouvelles possibilités alimentaires. »
Les fibres alimentaires varient en solubilité et en fermentescibilité, et contiennent généralement une grande quantité de polysaccharides non amylacés (PNA) qui influencent leur digestibilité et la mesure dans laquelle les volailles peuvent profiter de leurs qualités nutritives.
Anna Rogiewicz se sert d’enzymes alimentaires qui ciblent les PNA pour améliorer la capacité de l’animal à digérer les nutriments que contient la nourriture riche en fibre et pour accroître les propriétés fonctionnelles des nouveaux ingrédients. La modification des propriétés de l’ingrédient fibreux augmente la disponibilité des nutriments et produit des éléments bioactifs de type prébiotique qui renforcent la valeur énergétique du régime et favorise le développement de bonnes bactéries intestinales.
Ces travaux portent sur le régime des pondeuses, mais les résultats pourraient aussi s’appliquer aux poulets à griller. La chercheuse explique que les pondeuses sont un bon modèle pour l’évaluation de nouvelles possibilités alimentaires, parce que ce sont des oiseaux adultes qui peuvent mieux composer avec des ingrédients riches en fibres et pauvres en protéines. Mais la recherche et les conclusions demeurent pertinentes pour les poulets à griller, parce que ces
animaux pourraient quand même utiliser des ingrédients alimentaires à forte teneur en fibres, surtout au stade de finition.
Un approvisionnement local
La chercheuse et son équipe (composée de l’adjointe à la recherche Yanxing Niu, Ph. D., et de l’étudiante à la maîtrise Poonam Neupane) ont recueilli et analysé le contenu nutritif de fèves de soja (intégrales et en farine extrudée à sec), de maïs à cycle court, de farine de canola, de lin, d’écales d’avoine et de pois.
« Beaucoup de ces produits pourraient faire des ingrédients viables, au lieu d’être gaspillés, ce qui représente un avantage économique et environnemental pour l’industrie. »
Aux ingrédients, elles ont ajouté des enzymes pour voir l’action de celles-ci sur les PNA, soit une décomposition en molécules ayant une valeur nutritive supérieure. Ce qu’elles souhaitent trouver, c’est un moyen d’améliorer la digestibilité et de rehausser les propriétés fonctionnelles des nouveaux ingrédients pour augmenter l’apport énergétique et « nourrir » les bonnes bactéries intestinales, comme les bifidobactéries et les lactobacilles.
Des résultats préliminaires prometteurs
Jusqu’à maintenant, les résultats montrent qu’il est possible de bien incorporer des ingrédients peu courants dans l’alimentation des pondeuses en guise de sources utiles de protéines, d’énergie et de fibres alimentaires.
La farine de soja extrudée à sec contient plus de 40 % de protéines et affiche un profil en acides aminés favorable. Quant au tourteau de canola (ce qui reste des graines après extraction de l’huile) pressé à froid, il fournit environ 38 % de protéines grâce à sa teneur résiduelle en huile. Enfin, le pois est un ingrédient de plus en plus accessible pour l’alimentation animale, surtout en tant que sous-produit de l’industrie alimentaire.
La prochaine étape de la recherche est une étude du métabolisme chez des pondeuses. Ces oiseaux mangeront de la nourriture contenant de la farine de canola dont la teneur en fibres et en protéines, et la composition de celles-ci, auront été modifiées à l’aide d’enzymes. Anna Rogiewicz étudiera les effets de cet essai sur le microbiote intestinal et la digestibilité des nutriments ajoutés.
« La recherche nutritionnelle, c’est se pencher sur l’effet de stratégies nutritionnelles sur la santé globale de l’oiseau, sur son système immunitaire et sur sa résilience face aux maladies », explique-t-elle.
Anna Rogiewicz entrevoit aussi des possibilités dans d’autres secteurs du domaine avicole, pour autant qu’on les intègre dans de bonnes proportions, fondées sur la valeur nutritive des ingrédients, pour obtenir un régime équilibré.
Ce projet de recherche est financé par le Conseil de recherches avicoles du Canada dans le cadre de la Grappe de la science avicole, qui a reçu l’appui d’Agriculture et Agroalimentaire Canada en vertu du Partenariat canadien pour une agriculture durable, une initiative fédérale-provinciale-territoriale.