
Le Canada ne se contente plus de discuter de diversification commerciale — il est désormais pleinement engagé dans sa mise en œuvre. Au cours de la dernière année, les décisions de politique fédérale et le renouvellement d’initiatives commerciales ont clairement démontré que la diversification des échanges constitue maintenant un pilier central de la stratégie économique du Canada. L’objectif est clair : réduire la dépendance excessive au marché américain tout en élargissant la présence commerciale du Canada à l’échelle mondiale.
Dans ce contexte, l’élan renouvelé en faveur d’un éventuel accord de libre-échange entre le Canada et le Mercosur marque une accélération concrète de cette stratégie. Contrairement à des discussions exploratoires avec des partenaires de plus petite taille ou complémentaires, le Mercosur représente un engagement avec l’un des plus grands blocs agricoles et les plus axés sur l’exportation au monde. Pour le secteur canadien du poulet, cette évolution mérite une attention soutenue.
Mercosur : un partenaire agricole d’une toute autre ampleur
Le Mercosur — qui regroupe le Brésil, l’Argentine, le Paraguay, l’Uruguay et plus récemment la Bolivie — représente plus de 270 millions de consommateurs et joue un rôle important dans le commerce agricole mondial. Ce bloc est un exportateur dominant de poulet, de bœuf, de soya, de céréales, de sucre et de porc.
Pour le Canada, les négociations avec le Mercosur ne se limitent pas à l’identification de nouvelles occasions commerciales. Elles soulèvent des questions fondamentales sur la manière dont le Canada gère ses relations commerciales avec des pays disposant d’une capacité d’exportation massive, d’avantages structurels de coûts et d’une stratégie clairement orientée vers l’expansion des parts de marché mondiales.
Le Brésil : une superpuissance agricole
Au sein du Mercosur, le Brésil est l’acteur déterminant. Il est le plus grand exportateur de poulet au monde et le troisième producteur mondial, derrière les États-Unis et la Chine. Les projections actuelles indiquent que le Brésil devrait exporter environ 5,1 millions de tonnes de poulet en 2026, ce qui représente près du tiers de sa production totale.
La compétitivité du Brésil est structurelle plutôt que conjoncturelle. Son envergure, son modèle de production verticalement intégré et sa structure de coûts — renforcés par les dynamiques monétaires — lui permettent de concurrencer agressivement sur les marchés internationaux. Le coût estimé de production du poulet vivant au Brésil est d’environ 0,84 $ US le kilogramme, comparativement à environ 1,64 $ US le kilogramme aux États-Unis, ce qui illustre un avantage de coûts substantiel et durable.[1]
Le Brésil étend également rapidement sa présence mondiale. En 2025 seulement, il a ouvert 24 nouveaux marchés d’exportation pour la volaille, tandis que ses exportations vers des destinations telles que le Chili, Cuba, la Russie et Singapour continuent de croître. Parallèlement, l’Union européenne a accepté d’accorder 180 000 tonnes d’accès pour le poulet dans le cadre de l’accord UE–Mercosur — un développement qui illustre l’ampleur des niveaux d’accès envisagés dans ce type de négociations.
Le Canada est déjà exposé
L’exposition du Canada au poulet brésilien n’est plus théorique. Les importations en provenance du Brésil ont atteint 10,7 millions de kilogrammes en 2025, faisant du Brésil le troisième fournisseur de poulet du Canada, après les États-Unis. Avant de faire face à des enjeux de production liés à l’influenza aviaire hautement pathogène, le Brésil était le deuxième fournisseur du Canada après les États-Unis, ce qui démontre sa capacité à concurrencer efficacement même dans le cadre commercial actuel du Canada.
Ce contexte est déterminant. Tout accès préférentiel additionnel — qu’il prenne la forme d’une augmentation des contingents tarifaires, d’une réduction des droits hors contingent ou d’un traitement préférentiel pour certains produits de volaille — accentuerait les pressions concurrentielles sur le secteur canadien du poulet, déjà fragilisé par plusieurs concessions accordées dans le cadre d’accords commerciaux antérieurs.
Les leçons de l’Europe
Le Canada n’est pas seul à aborder le Mercosur avec prudence. L’Union européenne, malgré la taille et la diversification de son marché agricole, fait face depuis longtemps à une opposition soutenue de la part des groupes agricoles et de plusieurs États membres concernant les répercussions agricoles d’un accord avec le Mercosur. Les préoccupations portent notamment sur les risques de vagues d’importations, la concurrence provenant de systèmes de production à plus faibles coûts, ainsi que les différences en matière de normes environnementales et de bien-être animal.
Si de telles préoccupations persistent dans un marché de l’ampleur de l’Union européenne, les risques sont d’autant plus élevés pour le marché canadien du poulet, beaucoup plus restreint et soigneusement équilibré, où la gestion de l’offre joue un rôle stabilisateur central pour la sécurité alimentaire.
Ce que cela signifie pour la gestion de l’offre
Le secteur canadien du poulet fonctionne au sein d’un système finement équilibré, conçu pour aligner la production nationale sur la consommation intérieure, soutenu par des prix prévisibles et des contrôles stables des importations par l’entremise de contingents tarifaires appuyés par des droits hors contingent efficaces. Ce cadre a permis d’assurer la sécurité alimentaire, des investissements à long terme et une stabilité économique dans les collectivités rurales et urbaines.
L’octroi d’un accès préférentiel additionnel à un exportateur mondial de volaille de l’envergure du Brésil poserait un défi direct à cet équilibre. Même des ajustements marginaux pourraient déplacer la production canadienne, affaiblir l’activité de transformation nationale et détourner la création de valeur hors de la chaîne d’approvisionnement sous gestion de l’offre du Canada.
Rester mobilisés à mesure que les négociations avancent
Le programme de diversification commerciale du Canada n’est plus abstrait — il se déploie en temps réel. L’élan renouvelé vers le Mercosur reflète une volonté claire d’engagement avec de grands partenaires axés sur l’exportation. Pour le secteur du poulet, il est essentiel que les négociations se déroulent en tenant pleinement compte des sensibilités sectorielles et des risques structurels.
Les Producteurs de poulet du Canada suivront de près l’évolution de ces négociations et demeureront activement engagés tout au long du processus, afin de s’assurer que les efforts de diversification du Canada ne se fassent pas au détriment de la gestion de l’offre, de la sécurité alimentaire nationale ou de la stabilité à long terme du secteur canadien du poulet.
À mesure que le Canada fait progresser son programme commercial, il sera essentiel de trouver le juste équilibre entre ambition mondiale et résilience domestique.
[1] USDA : BR2024-0028, Poultry and Products Annual. 2024 https://apps.fas.usda.gov/newgainapi/api/Report/DownloadReportByFileName?fileName=Poultry%20and%20Products%20Annual_Brasilia_Brazil_BR2024-0028.pdf